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  • Anne-Marie Quesnel

« Je vais vous violer, madame: c’est tout naturel… »



C’est ce que je me suis fait dire pendant ma marche sur l’heure du dîner. Heureusement, il y a eu plus de peur que de mal. Aucun des quatre ados ne m’a attaquée physiquement. N’empêche que mon cœur voulait sortir de ma poitrine. Qui sait ce qui aurait pu passer par la tête de ces jeunes par une belle journée ensoleillée du mois de mai, avec les hormones en ébullition?

Règle générale, je reste toujours dans des quartiers habités quand je vais marcher seule, ce qui me prive de me promener dans de beaux sentiers naturels. Peut-être que j’ai l’imagination trop fertile, peut-être que j’ai lu trop de thrillers ou regardé trop de films d’horreur quand j’étais jeune. Il n’en reste pas moins que je préfère éviter de vivre des scénarios traumatisants, même si je sais que les risques sont plutôt minces.


C’t’une joke!

Il serait facile de m’attribuer des traits d’une Miss Panique qui a peur de tout ou de penser que je n’ai pas le sens de l’humour, mais ce n'est pas le cas. Cela dit, si on fait abstraction de mon le sens de l’humour, la question demeure : est-ce que c’est drôle de crier derrière une femme (qu’on la connaisse ou pas) qu’on va la violer, que c’est tout naturel? Où est l’humour dans cette affirmation?


En réfléchissant, je suis arrivée à ce constat : si la « blague » fait en sorte que le récipiendaire de celle-ci peut craindre pour sa sécurité ou son intégrité, voire pour sa vie, ce n’est pas drôle. C’est une menace qui se prend pour un clown, un rocher qui se prend pour une brise.


Au moment où j’écris ces mots, je suis passablement certaine que les quatre ados n’y pensent plus du tout, n’y repenseront probablement jamais. Ils sont assis en classe, dans l’école tout près de chez moi, à chercher comment s’évader de cette bâtisse qu’ils considèrent comme une prison.


Tu over react, madame!

Suis-je la seule à penser comme cela? Je ne le crois pas. J’ai croisé une femme pendant ma marche et sa réaction a confirmé ce que je pensais.


Mon circuit du jour se faisait à 95% dans les quartiers avoisinants. Je suis passée par la piste cyclable pour un petit bout seulement, me disant que pour pousser un peu mon cardio, j’oserais m’éloigner un peu du monde civilisé pour faire ce que j’appelle le dip : la piste cyclable fait comme un croissant qui descend et qui remonte. Je descends donc la côte plutôt abrupte qui remonte aussitôt, puis je reviens tout de suite sur mes pas, ce qui me permet de descendre et monter la côte deux fois consécutives.


C’est après avoir dépassé les quatre ados, alors que je montais la côte une première fois, qu’un des quatre garçons a crié cette phrase dans ma direction.


Cœur chamboulé, peur au ventre. Le stress devant le mammouth : fight or flight (se battre ou s’enfuir)? Qu’est-ce que je fais? Vont-ils m’attaquer? Rendue là, j’avais le choix d’emprunter un sentier dans la forêt, qui finirait par déboucher dans le parc, mais seulement après une quinzaine de minutes en solo dans la nature, loin de tout, ou de continuer sur la piste cyclable en m’éloignant de plus en plus de la maison. Cette piste cyclable est située sous des fils électriques entre deux lisières de forêt, bien loin des humains!


Je suis restée sur la piste cyclable. Heureusement, j’ai croisé une femme qui marchait aussi. Je l’ai dépassée, puis j’ai changé de direction pour la suivre, me disant qu’on serait au moins deux femmes, que c’était plus risqué d’attaquer deux personnes… ou une seule quand il y a un témoin. Je vous jure, c’est ça que j’avais en tête.


Les garçons s’étaient mis en route pour retourner à l’école, l’heure du dîner arrivant à sa fin. Je n’ai pu m’empêcher de remarquer que la femme qui me précédait avait ralenti en les apercevant. C’en devenait ridicule : alors que toutes les deux, on faisait visiblement une marche de santé d’un bon pas, on avançait de plus en plus lentement, à une distance respectable l’une de l’autre puisqu’on ne se connaît pas.


Alors qu’on s’approchait vraiment des garçons, elle a fait demi-tour pour revenir sur ses pas, c’est-à-dire vers moi. Tout naturellement, je suis allée vers elle comme pour lui demander si ça allait, s'il y avait un problème. Elle m’a dit : « La moitié d’entre eux ne porte pas de masque... je ne veux rien risquer. »


Je vais lui donner le bénéfice du doute, peut-être que c’était vraiment ça, sa préoccupation : ne pas contracter la Covid. Mais on était en plein air, il n’y avait pas foule et elle-même ne portait pas de masque (moi non plus, d’ailleurs).


Mon feeling, c’est qu’elle a perçu la même chose que moi. Une menace que seules les femmes peuvent ressentir. C’est ancré en nous. Et c’est vachement désagréable.


L’histoire se termine très bien, plus de peur que de mal, c’est vrai. Mais ce n’est pas normal qu’en 2021, les femmes craignent encore aussi facilement pour leur sécurité, pour leur intégrité. Surtout pas dans un pays aussi merveilleux et civilisé que le nôtre! Je ne peux même pas imaginer l’horreur que les femmes connaissent dans d’autres parties du monde où elles sont considérées comme des objets ou des humains de seconde classe.


Je vais être honnête : je ne sais pas comment terminer mon texte. Un conseil? Une recommandation? Un apprentissage? Je ne sais pas.


J’en ai juste vraiment marre de ce rapport de force qui empoisonne la vie des femmes alors que trop d’hommes (et d’adolescents) trouvent que des remarques comme ça, c’est juste une joke. Qu’une femme comme moi over react quand elle dit craindre pour sa sécurité. Que je devrais juste chillaxer.


Et j'ai vraiment hâte que le terme féminicide disparaisse de notre réalité. À mon sens, les histoires qui se soldent par de la violence faite aux femmes prennent leurs racines quand les hommes sont jeunes, quand ils se permettent de dire Je vais vous violer, madame... c'est tout naturel. Et que leurs amis trouvent ça drôle. Et que les adultes signifiants qui les entendent dire de telles âneries pensent que c'est normal, qu'il faut que jeunesse se passe.


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